Amélie (Première partie)
Je veux écrire mon histoire. Pas une stupide et inutile autobiographie, juste un exutoire, une espèce de crachoir que personne ne lira. Comme un journal intime, mais qui n'a rien de quotidien; une page où je peux écrire par à-coups le matin, le soir, la journée, la nuit, n'importe quand. Bien sûr je ne fais pas directement allusion à moi, parce qu'écrire "je" m'a toujours été difficile. Ce pronom implique une chose terrible : je dois me dévoiler.
Ecrire, c'est forcément donner un peu de soi: son style, ses rêves, son imagination. Je n'aime pas m'offrir à tous ces lecteurs potentiels qui décortiqueront mes mots, mes phrases, et donc ma vie. Et pourtant, j'aime écrire. Passionnément. C'est comme si pendant un moment une partie de moi m'échappait, comme si les personnages sous la pointe de mon stylo vivaient leur vie devant moi, comme un film qui se déroule sous mes yeux. C'est comme si brusquement, quelqu'un m'avait remarqué et m'écoutait : les mots couchés sur le papier sont alors pour moi une foule de paroles que je n'ai pas toujours le courage, ou l'occasion, de dire.
Comment parler de sa vie sans parler de soi? Voilà le problème paradoxal que je me suis posé. Je me suis longtemps creusé la cervelle, j'ai cherché des nuits entières, je me suis tant interrogée que j'ai cru en devenir folle... Et c'est alors qu'elle est arrivée.
Elle s'appelle Amélie. Elle n'est pas vraiment jolie, pas vraiment laide non plus. On ne la remarque jamais, car elle se déplace partout comme une ombre invisible, avec l'agilité d'un chat. Toujours très silencieusement...comme elle est discrète! Et pourtant elle n'est pas très habile: ses mains ne créent jamais rien de sensationnel; elle ne sait ni dessiner, ni peindre, ni sculpter, ni modeler, ni jouer d'aucun instrument, et pourtant elle a essayé... malgré tout cela, Amélie aime l'art, au premier sens du terme. Elle est émerveillée quand elle peut admirer les peintures délicates des oeufs de fabergé sur les
stands des marchés de noël, en fin d'année. Elle rêve secrètement de posséder une belle collection de toiles et d'illustrations chez elle. Elle aime l'impressionisme. Elle passe ses journées à écouter de la musique et souhaiterait savoir chanter. Elle s'essaye à la photographie, elle écrit des poèmes que personne ne lit, elle fait quelques points de couture quand elle en a l'occasion, elle touche un peu à tout. Amélie est une rêveuse. Son plus grand désir est de faire un jour un long voyage à travers l'europe, en passant par la russie. Elle est très attirée par les pays du nord et de l'est : d'ailleurs, pour cet hiver, elle veut une chapka avec un bord en fausse fourrure, comme elle en a vu l'autre jour dans la vitrine d'un magasin, en ville. Amélie aime lire: elle n'a pas une grande connaissance des écrivains célèbres, mais son père lui parle régulièrement de Tolstoï et de Marguerite Yourcenar. Amélie cependant préfère lire Molière, Voltaire, Baudelaire, Verlaine, George Sand, Tolkien, Paolini, Buzzati. Elle se retrouve dans les romans champêtres du XIXeme siècle, elle est fascinée par le courant romantique, mais elle aime aussi beaucoup lire des romans ou des nouvelles fantastiques, celles avec les elfes, les dragons et les batailles sanglantes.
Amélie aurait aimé être un vampire dans une autre vie. Elle aurait vécu à Prague avec d'autres buveurs de sang, ou en Transylvanie, en compagnie du prince Dracula. Le plafond de sa chambre aurait été en ogives; le dallage du sol aurait été noir et blanc comme dans les antiques palais de Venise et les portraits et les statues d'anges que l'on place à l'entrée des cimetières auraient fait partie du décor. Elle aurait eu pour animaux de compagnie un corbeau, un loup et un beau petit chaton noir aux yeux jaunes. Elle aurait passé la journée dans son jardin anglais, à l'ombre d'un saule pleureur ou au pied d'un rosier acéré, à lire des recueils de Poésie en attendant le soir; alors elle aurait donné des bals somptueux dans son palais, à la lumière des chandelles, et vers minuit le vin dans les coupes se serait mêlé au sang encore tout chaud coulant des gorges blanches et des coeurs qui palpitaient au son des violons quelques minutes plus tôt...
Amélie aimerait être amoureuse, mais sans avoir à souffrir. Elle a peur désormais de donner son coeur: et si ce n'était pas la bonne personne? Et si, encore une fois, on se riait d'elle? Et si, encore une fois, on jouait avec ses sentiments sans qu'elle s'en rende compte? Amélie est naïve. Et fragile. Ceux qui croient la connaître pense qu'elle est plutôt fière, blasée, et que peu de choses l'atteignent. C'est FAUX. Amélie ressent à chaque instant une bouffée de sentiments, un rien l'émeut...mais elle ne le montre pas; c'est dans son tempérament. Elle a si peur qu'on vienne lui gâcher ses émotions qu'elle refuse de les partager avec n'importe qui. On ne peut pas dire qu'elle se referme, non... elle intériorise, c'est tout. Elle a fait d'elle même un réceptacle où elle enferme les bonheurs comme les égratignures, à tel point que lorsqu'elle ressent une chose très forte, bonne ou mauvaise, son corps entier en est chamboulé.
Amélie est capable de trembler pour un mot, pleurer pour un regard, rire pour un clin d'oeil. Mais quand cela lui arrive, elle se cache, ou elle attend d'être dans le noir, dans son lit, pour se laisser aller.
Amélie est seule. Amélie est toujours seule, mais cela ne la dérange pas vraiment. Elle est très sociable, même si elle a toujours eu peur des autres et de leur regard. Amélie est accompagnée de la Solitude depuis longtemps déjà, et plus le temps passe, plus leurs liens se resserrent; au final, Amélie s'est convaincue qu'elle s'ennuie bien moins lorsqu'elle est seule que lorsqu'elle est en société. Amélie s'est éloignée du monde "normal" pour se créer un autre univers et s'y réfugier; elle s'y est enfoncée si profondément que maintenant, lorsqu'elle est avec de jeunes gens de son âge, Amélie a l'impression d'être en décalage. Amélie ne comprend pas les "autres": elle tente de leur exposer sa vision des choses, de leur expliquer ses goûts, avec beaucoup de douceur et d'enthousiasme, et eux, ils ricanent ou la repoussent en la traitant de "sale gothique".
Pour Amélie, les papillons sont noirs et leurs ailes scintillent comme de la poussière d'étoile; les livres, les jouets, les bijoux, le moindre objet a une âme qu'il ne faut pas contrarier ou malmener; les enfants sont les être les plus heureux de cet Terre car ils n'ont pas conscience de tout le mal qui les entoure; les fluides des gens morts hantent encore les cimetières, d'où l'ambiance calme et hors du temps qui s'en dégage; Les artistes, quels qu'ils soient, sont toujours des hommes et des femmes ultrasensibles que personne ne comprend parfaitement et qui sont voués à souffrir toute leur vie... Amélie a parfois des pensées bizarres, des pulsions qu'elle refoule mais qui reviennent hanter ses rêves. En se réveillant, elle a un peu honte d'avoir eu de tels fantasmes que la bonne société réprimerait si elle les réalisait; Et puis, elle se dit qu'après tout, exprimer cela à travers ses rêves l'aidera sans doute à être une personne plus équilibrée dans sa vie quotidienne, alors elle laisse faire et elle n'en parle pas. Avec le recul, il lui arrive même d'en rire! Quelle jeune fille ne s'est jamais surprise dans les bras d'un séduisant inconnu lors d'un sommeil qu'elle croyait paisible?
Amélie déteste ranger sa chambre. C'est peut être un peu comme ça aussi, dans sa tête, c'est en désordre. Non, pas de confusion mentale, rien de grave ou de dangereux: désordre, dans le sens ou sa curiosité et ses envies la mènent à expérimenter toutes sortes de choses, à penser de différentes façons et à sans cesse renouveler une personnalité qu'elle n'a pas encore tout à fait forgé. Bien qu'elle soit déja presque majeure, Amélie sent qu'elle n'en est encore qu'à un stade de naissance : c'est comme si elle commençait juste à être pleinement elle-même , et à disposer de sa vie comme elle le souhaite. Et pourtant, Amélie n'a pas la moindre envie de devenir adulte : oui, elle veut vivre seule! Oui, elle veut conduire une voiture! Oui, elle veut voter! Mais elle refuse
de devenir menteuse, fatiguée, manipulée et manipulatrice, esclave d'une société qui veut la rentrer dans un moule. Amélie a peur de l'avenir: elle ne veut pas d'un métier qui l'accapare, elle ne veut pas se lever le matin complètement découragée, elle ne veut pas être une bonne citoyenne, une bonne épouse, une bonne mère. Elle veut être libre de faire uniquement ce qui lui plaît, et rien d'autre. Et ça lui fait peur. Qu'y a-t-il derrière la liberté? Quand elle se sera rebellée contre la Terre entière, quand elle se sera assez laissée porter par ses passions, ou sera-t-elle arrivée? Ne regrettera-t-elle pas de ne pas s'être mariée, de ne pas avoir eu d'enfants, de ne pas avoir eu un métier "courant", de ne pas être "rentrée dans le moule" au final?
Amélie se pose beaucoup de questions. Trop, à son goût.
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Music : "Slept So Long" Orgy